CHAPITRE XIII

 

 

Quelque peu éméché par une soirée au cours de laquelle il avait regagné tout ce qu’il avait dernièrement perdu au jeu, Narcisse trouva son frère dans son cabinet, au milieu d’un amoncellement d’archives de toute nature. Appuyé au chambranle de la porte, risquant de perdre l’équilibre, il regardait son jumeau à travers une brume de fatigue :

— Je crois rêver. Tu ne t’es pas couché ou tu t’es levé tôt ?

— Toi, tu devrais rejoindre ton lit, répliqua son jumeau.

— Mais que peux-tu bien faire à cette heure ?

— Je cherche quels liens pourrait avoir la marquise de Listerac avec l’Espagne et je n’en trouve aucun. Cette auguste famille n’y a jamais possédé de biens.

— Pas de cousinage avec les grands seigneurs ? Ferdinand VII ?

— Rien.

— Je vais y réfléchir, déclara solennellement Narcisse, je sens que je vais y réfléchir.

— C’est ça, dit son frère. Ça me fait grand plaisir.

Titubant et se cognant partout, son jumeau s’en alla tandis qu’il se replongeait dans ses dossiers. Si bien que Séraphine, la première levée pour ouvrir la porte à la concierge qui était aussi une des femmes de charge de l’étude, le surprit à la tâche. La jeune fille allumait aussi les poêles, remplissait les encriers, taillait plumes et crayons.

— Quand dormez-vous ? Je vous retrouve comme je vous ai quitté à une heure ce matin. Quelle folie ! Vous allez vous rendre malade. Je vous prépare un bon café, j’appelle le barbier et même je vous fais monter une baignoire et de l’eau bouillante.

Hébété, navré de n’avoir rien trouvé, Hyacinthe la laissa faire. Il avala plusieurs bols d’un café très fort et, quand il pénétra dans son appartement, deux gaillards de l’établissement de bains voisin avaient installé une baignoire remplie d’une eau fumante. Il s’y laissa choir, s’endormit.

— Maître, réveillez-vous avant d’avaler toute l’eau du bain !

Ouvrant les yeux, il découvrit Séraphine debout à côté de lui, n’eut que le temps de tirer sur la baignoire le linge de bordure.

— J’étais inquiète. Votre frère était occupé et je suis montée. L’eau est froide, ajouta-t-elle, y trempant sa main.

— Voulez-vous bien !… fit-il, courroucé. Je vais me lever.

À la porte, elle se retourna avec un sourire moqueur :

— Vous avez une peau de fille, c’est très mignon.

Le barbier attendait dans son antichambre et, fermant les yeux, il réfléchit tandis qu’on le rasait. À midi son frère le fit appeler :

— J’ai repensé à ton histoire, quoi que tu en penses. J’ai trouvé quelque chose sur les liens entre ta chère marquise et l’Espagne. J’étais saoul comme une grive mais ça n’empêche pas mon cerveau de fonctionner. J’ai envoyé un clerc chez le banquier Maury. Un des banquiers de la marquise. Je voulais envoyer Séraphine mais elle avait trop peur que tu te noies dans ton bain. Je crois que cette délurée voulait te voir sans vêtements, en fait.

— Tu la calomnies, elle est tout juste espiègle. Alors, ce Maury ?

— Il a renvoyé notre clerc chez l’agent de change Meerstrich, qui m’a écrit.

Hyacinthe prit la lettre et poussa vite des exclamations de surprise et de dépit.

— Hé oui, mon petit frère, fit Narcisse, désolé. Elle te fait des cachotteries. Nous nous occupons de ses biens immobiliers et elle dispose du reste. Joue à la bourse des valeurs. C’est très à la mode à Saint-Germain. On s’encanaille comme on peut. Quelqu’un lui a conseillé ces coupons d’une mine d’argent dans les Asturies. Une affaire solide qui pourrait doubler rapidement un apport, dit-on.

— Deux millions, hoqueta Hyacinthe. Deux millions. C’est de la folie.

— Mais ce n’est pas un risque aléatoire comme des quirats maritimes ou des engagements lointains. En moins d’une semaine on se retrouve dans les Asturies pour se rendre compte du sérieux de son achat.

Hyacinthe fit part de la visite de Vidocq. À ce nom, les yeux de Narcisse brillèrent d’excitation. Le personnage le fascinait.

— Il a vu juste en t’annonçant que la marquise se préparait pour un voyage en Espagne.

— Et je ne peux intervenir. Elle le prendrait de haut, pourrait se fâcher, briser nos relations. Je pressens le pire.

— Ces deux millions, d’où proviennent-ils ? demanda Narcisse.

— Je l’ignore. Pas de chez nous, en tout cas. Il ne faudrait pas ébruiter l’affaire, nous perdrions notre crédit.

Désemparé, il ne savait que faire. Une démarche hardie auprès de la grande dame ? Utiliser Vidocq ? À peine envisagée, cette hypothèse le remplit d’horreur. Dans l’après-midi le caissier de la papeterie apporta ses registres et Hyacinthe conversa avec lui. L’homme ne lui cacha pas qu’à son avis l’affaire était mal partie et que Vidocq y laisserait plus que sa chemise.

— Il risque de se retrouver à Sainte-Pélagie, ses dettes dépassant le triple de l’actif. La faute à cette fabrication d’un genre nouveau. Et pas un commanditaire.

Un clerc habile en comptabilité commença l’étude des registres, rédigea un premier mémoire catastrophique pour ce vieux cheval de retour de Vidocq. L’avoué souhaitait toutefois composer avec lui. Séraphine, après avoir vu quelques loueurs de voiture, revint bredouille, estimant qu’il s’agissait peut-être d’un coucou, un véhicule de place desservant la région parisienne. Hyacinthe alla trouver l’agent de change pour savoir qui conseillait la marquise mais Meerstrich l’ignorait.

— Beaucoup de mes confrères refusent d’entendre parler de ces coupons étrangers, surtout espagnols. Ce pays reste très agité depuis trente ans. Dans le milieu de Saint-Germain les conseilleurs sont nombreux et peu scrupuleux. Ou alors ce sont des aristocrates qui, faisant fi de l’argent, paraissent s’amuser de ces spéculations. Mais, en fait, ils sont plus avides qu’un bourgeois et toujours à la recherche de fonds. Le jeu leur tient lieu d’activité où ils se dépensent fort. Un bourgeois même très riche travaille dur, y compris un agent de change, ajouta-t-il, souriant.

— Faut-il chercher chez les amis de madame de Listerac ?

— Un noble espagnol, ils sont nombreux à Paris, a pu la conseiller. Ils craignent que la monarchie absolue que nous autres Français avons exigée à la suite de notre expédition militaire ne s’écroule tant elle est fragile. Tout comme la nôtre d’ailleurs, ajouta-t-il dans un murmure.

Il faisait allusion aux mesures draconiennes que le monarque Charles X envisageait de prendre. Hyacinthe, amoureux éperdu de la belle Louisette et craignant pour sa vie, se moquait bien de la politique, ne pensait qu’à ce voyage en Espagne projeté par l’objet de sa flamme.